Incitation à la lecture

Tintements lointains des jours qui ne sont plus,
Volutes de flammèches se profilant à l’horizon, servant de pont entre Ciel et terre.
Faut-il que je m’en souvienne ?
Ces pans de vie dodelinant en moi,
Telle une berceuse emportant l’enfant dans les dédales du sommeil,
Faut-il que je m’en souvienne ?
À peine la coupe de breuvage mystérieux a-t-elle effleuré mes lèvres,
Que mon âme se vêt de réminiscence !
Et la limpidité de ma source artésienne émerge
Des flots d’images ceignant mon front de lauriers roses,
Et me reviennent lentement mais sûrement les franges d’antan.
Ouvrant les portes d’un monde orphique
A l’exploration de mon enfance évanescente,
Telle l’image fugitive des embruns de Bassam,
Et l’écume vivifiante des cannelures de vagues qui sans cesse
M’enivrent.
À présent suivez-moi à pas feutrés, sans brutaliser les vieilles souches de bois stigmatisées par le feu d’une soirée. Sous la cendre sommeille l’expression des tisons d’un bonheur. Marchez lestement, ce faisant, vous éviterez de semer l’amertume dans le cœur d’une graine en gemmation.
Il est révolu le temps où nous allions à l’école à pied, folâtrant en chemin comme des papillons inconscients ;
Il est révolu le temps où seule la forêt servait de bibliothèque vivante et abritait les leçons de choses ;
Révolu le temps où nous vivions en symbiose avec la nature, suivant les rites d’initiation, apprenant les préceptes de la vie dans une cathédrale à ciel ouvert.
Point de structure adéquate, point de lieu de prédilection pour une formation globale de l’être.
Et pourtant, en ces temps lointains, la progression à l’école était liée à la maîtrise de la lecture ; et l’on pouvait, sans changer de classe, franchir deux années d’études, en passant du premier syllabaire au second.
Je me souviens, comme si c’était hier, des douces délices que me procurèrent les rudiments de lecture quand les palmes ceignirent mon front, à l’issue du concours de rédaction Nestlé en 1958.
Depuis. j’ai sillonné les mégalopoles aux temples regorgeant de livres d’enfants et d’adultes.
O merveille des merveilles ! Avez-vous souvenance des fables de La Fontaine telles « le Loup et l’Agneau », « le Chêne et le Roseau », « le Corbeau et le Renard », « la Besace », d’où nous tirions de cinglantes leçons de morale ?
Le livre, comme un rémouleur, nous rend la parole plus tranchante et le style plus agréable.
Moyen de locomotion fantastique, vaisseau merveilleux, j’ai beaucoup voyagé à son bord.
J’ai traversé le désert avec « le Petit prince » de Saint-Exupéry et j’ai apprivoisé le renard.
Assis à l’ombre d’un cocotier, j’ai affronté la tempête et l’attaque des flibustiers à la recherche de « l’Ile au trésor » de Robert Stevenson. Il m’arrive parfois d’emprunter l’avion ou le train. Ainsi, suis-je allé en U.R.S.S. et j’y ai découvert l’immense fresque du système concentrationnaire de 1918 à 1956, intitulé « l’Archipel du Goulag » où Soljénitsyne dépeint toutes les étapes que subit le déporté dans l’industrie pénitencière, avec toute la cruauté que cela comporte. J’ai également parcouru « le Pavillon des cancéreux » où la souffrance vous tenaille et où les cris de douleur vous assaillent à vous pourfendre le tympan.
J’ai souvenance du périple de Martin Gray à travers «Au nom de tous les miens ».
Juif traqué, Martin Gray a subi les plus atroces épreuves qui dépassent l’entendement humain. Il a perdu sa mère et ses frères tués dans la chambre à gaz du camp de Tréblinka. Son père a été abattu sous ses yeux durant la guerre. Et plus tard, le 3 Octobre 1970, sa femme Dina et ses quatre enfants mouraient dans l’incendie de forêt du Tanneron en France.
Comment vous décrire l’émotion que j’ai ressentie en explorant le monument, « Le vieux nègre et la médaille » édifié par Guillaume Oyono où l’ironie du sort transmue l’allégresse d’un vieux nègre en un « enfer géosynclinal » ?
Ainsi, quand aux solstices d’hiver, l’ennui vous gagne, loin de vous morfondre, évadez-vous et divaguez dans les méandres d’un roman, d’une nouvelle ou d’un poème !
Dans les venelles flânent des êtres en quête d’amant ou d’amante pour une effusion nocturne, d’autres noient leur chagrin dans un bain d’alcool. Et moi, j’erre dans les librairies de rayon en rayon, tantôt tiraillé par les fantasmes de Stephen King, tantôt par les intrigues d’Alfred Hitchcock. Je tangue de vague en vague, de roulis en roulis, à la recherche de l’anima pour un instant de rêverie qui me marquera d’un éternel sceau.
J’ai beaucoup voyagé à bord du vaisseau-livre et amassé des richesses inouïes.
Emprisonné sous le nom d’Edmond Dantes à l’île d’IF, j’ai échappé à la mort et goûté à la joie de vivre à travers « le comte de Monte Crito » d’Alexandre Dumas.
Que de souvenirs de lectures foisonnent en moi !
Avec « Papillon » je n’oublierai jamais les prisons de Cayennes où j’ ai séjourné avec Henri Charrière la rage au coeur. Je me suis imprégné de la condition humaine du Sénégal quand geignaient « les bouts de bois de Dieu » brandis par Sembène Ousmane.
Joignant ma voix à celle de René Dumont, « Pour L’Afrique j’accuse », fustigeant les hommes inconscients qui conduisent inexorablement des innocents dans l’abime de la mort.
Il me faudrait des pages et des pages pour vous évoquer mes souvenirs de lectures, toute ma maison étant une bibliothèque où se côtoient des auteurs célèbres et des moins célèbres, des poètes lyriques et surréalistes, des romanciers fantastiques, des philosophes et des historiens.
Le livre est un merveilleux outil de communication par lequel les auteurs font l’état des connaissances de la société à tous les niveaux, À travers les rapports d’un groupe humain avec la nature. Les auteurs s’assignent la mission de témoigner sur le passé, le présent et de faire une projection sur l’avenir. A travers leurs écrits, ils prennent toujours en compte, consciemment ou inconsciemment, la culture, l’époque et l’environnement.
Le livre est en somme, le miroir de la société dans laquelle nous vivons.

Extrait de L’ECOLE DES ARTS
- Revue Scientifique de l’Insaac -
n°1 Octobre 2001

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