Carré Davidson - Joseph ANOUMA

Pour un occidental, non versé, comme moi, dans l’art africain, les peintures gravures de Joseph Anouma ont la « simplicité » des fresques romanes. Sans doute, verra-t-on dans cette manière que j’ai de regarder l’œuvre de l’artiste une manière typiquement ethnocentrique : c’est qu’on regarde toujours depuis sa propre fenêtre et qu’à moins d’être féru en la matière (et encore) on ne peut échapper aux cadres de sa culture.

Est-il, en cela, insensé de vouloir approcher la peinture d’un autre (Anouma) doublement autre (en raison précisément de sa négritude) ? Évidemment, non. Non, parce que sans rien connaître (ou presque) d’un pays ou d’une culture, on peut être tout à fait ému par une œuvre en provenance de ce pays ou de cette culture (qui niera l’absolue beauté de telle statuette olmèque ou égyptienne).

Les peintures-gravures de Joseph Anouma, disais-je, ont quelque chose de la « simplicité » des fresques romanes. Sans doute serait-il plus juste de recourir à l’expression (paradoxale) de « savante simplicité ». Pourquoi ? Parce que les « solutions » trouvées par l’artiste pour composer ses rectangles sont à la fois d’une désarmante élégance et d’une réelle nécessité plastique. Sans même connaître le propos (certains titres sont redondants d’autres plus énigmatiques), le spectateur est surpris par le fait que le « tenir ensemble » de ces œuvres procède d’une admirable conquête de la surface. On veut dire que Marabout, Femme Aquario, Résonance artérielle ou Noème sont aux antipodes de l’art décoratif, au sens où l’accumulation des motifs peut être une astucieuse manière de « meubler » un périmètre donné. Or, il n’y a pas d’astuce chez Anouma, « seulement » la manifestation d’un dessin dont on voit bien qu’il est aussi un dessein. Car Anouma, d’évidence, sait où il va, qui nous montre que ses circuits sont tout sauf des labyrinthes, mais des réseaux d’énergie ou la couleur témoigne, selon le mot de Rimbaud, de « la circulation des sèves inouïes ».

L’admirable Femme Aquario ou Noème sont des aubaines pour les cartésiens que nous sommes : elles renouent avec l’antique besoin de se sentir partie prenante du cosmos que les rationalités qui nous gouvernent ont réduit à un pur champ de différences. Chez Anouma, au contraire - mais à l’instar des Expressionnistes ou des Surréalistes - revient le temps de la liaison : les marques du pochoir, la prégnance des formes-couleurs, rappellent au spectateur que l’artiste a été amené à trancher dans le vif d’un symbolisme surabondant, et que son « constructivisme » n’est qu’une manière, tout à la fois rude et délectable, de faire éclater l’intense vitalité qui « l’excède ».

Pierre Fresnault Deruelle, Tours 1998

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