L’image est aussi poésie

Extrait de « Fraternité Matin » du mardi 13 mars 1979

Gérard Santoni et Joseph Anouma exposent tous les deux à la salle des « Chandeliers des Lagunes » de l’Hôtel Ivoire depuis le 7 mars. Cette exposition, qui durera jusqu’à samedi prochain, revêt, selon nous, une importance capitale, tant les deux artistes en présence sont denses et complets. Nous disons « complet » car leur technique irréprochable leur permet d’aller jusqu’au bout de leur pensée, laquelle est mise ici au service des causes les plus urgentes : la solidarité entre les hommes, la lutte contre le mensonge et la méchanceté (Anouma), la liberté sous toutes ses formes (Anouma et Santoni), et enfin, la recherche du bonheur de l’homme en tant qu’individu (Santoni) qui passe nécessairement par l’Intelligence (toujours Santoni). L’occasion d’appréhender l’Art poétique de Joseph Anouma était trop belle pour que nous la manquions, car nous pensons que chez cet homme, peinture et poésie ne sont que deux facettes d’un même langage. Après s’être intéressé, dans notre édition de mardi dernier, à la première de ces deux facettes (la peinture), il nous a paru intéressant de nous pencher sur la seconde (la poésie), à travers un entretien qu’Hyacinthe Kakou a eu jeudi dernier avec l’auteur des « Matins Blafards ».

Comment expliquez-vous, Anouma, qu’un recueil aussi beau que « Les Matins Blafards », édité en 1977, soit resté dans l’ombre ?

Cela se situe en partie au niveau de la diffusion. L’éditeur n’a pas fait son travail comme il le fallait. Il faut aussi préciser que les librairies tournaient carrément le dos à mon ouvrage, excepté une librairie de la place qui, bien sûr après de nombreuses hésitations, a accepté d’exposer quelques exemplaires…

D’où vient cette colère faite de passion ouverte qui éclate dans vos poèmes ?

J’ai toujours été, voyez-vous, révolté contre l’injustice ou qu’elle se situe. Surtout quand on se rend compte qu’une minorité d’individus dans le monde s’accapare tous les biens de la terre, alors qu’autour d’eux gisent des affamés… Il y a de quoi ! Je ne partage pas tous les procédés du capitalisme.

Cette colère et cette soif de dénonciation qui participent du ton nerveux de vos poèmes vous rapprochent d’un autre poète ivoirien de talent : Bernard Zadi Zaourou. Êtes-vous conscient de cette ressemblance ?

Oui ! Quand j’ai lu « Fer de Lance » de Bernard Zadi, j’ai été « remué ». Je crois sincèrement que nous suivons la même démarche. Le poète d’ailleurs est un ami personnel et nous nous vouons, cela va sans dire, une admiration réciproque.

La différence qui existe entre Anouma et Zadi, selon moi, se situe plus précisément dans le niveau de langue. L’auteur de « fer de lance » est quelque peu hermétique. Vous, vous l’êtes moins, même si vous n’appelez pas toujours l’antilope par son nom. Essayez de me définir ce que vous entendez par poésie…

La poésie, si vous voulez, c’est l’art de traduire par des mots, des sons, des images ou des mouvements les sentiments profonds qui nous animent. Ces sentiments, nous voulons les livrer au public. Or, si le message est trop fermé, le public ne comprendra pas… Néanmoins, il faut dire que parfois je maquille un peu le message pour ne pas être trop cru.

Dans votre recueil « Pas Cadencés », encore inédit, vous lancez ce cri :
« De grâce, épargnez-moi cette négritude traînée dans le poto-poto de la trahison… »
Que voulez-vous dénoncer ?

Ceux qui ont édifié cette négritude ont eu du mérite dans un premier temps. De nos jours, c’est dépassé. Et puis, cette négritude ne préconisait pas les actions à entreprendre… Cela, vous le savez ! Pour moi, le poète qui représentait vraiment le concept de la négritude, c’est Aimé Césaire. Les autres s’enlisent dans des contradictions… Et moi, je ne veux pas tomber dans du verbiage.

Ainsi vous dites les choses telles qu’elles sont ! Vous attaquez de front les choses essentielles de la vie…

Oui, il le faut bien, même si parfois le cœur vous manque !

Cependant d’où vient que dans « j’ai perdu mon berceau » vous étalez du lyrisme clinquant ?
Votre recueil (le premier) en tout cas est bien différent des « Matins Blafard » !

« J’ai Perdu Mon Berceau » relève d’une circonstance particulière : j’avais perdu et mes parents et ma fille et j’étais quelque peu nostalgique ; tandis que « les Matins Blafards » découlent de l’observation d’un monde empoisonné où règne l’injustice… Mais croyez-moi, je ne suis pas près de réécrire des poèmes de cette trempe, à moins que les mêmes circonstances ne se reproduisent. Mon troisième recueil « Pas Cadencés » va dans le même sens que « les Matins Blafards »

Pourquoi « Pas Cadencés » ?

Je fais allusion à une marche ininterrompue, la marche de la lutte…

Mais comment allez-vous entreprendre cette lutte ?

Étant donné que le poète ne peut pas lutter les armes à la main, c’est plutôt d’une sensibilisation qu’il s’agit. Seul, on ne peut rien.

Ah oui… Mais cela n’est pas aisé… Le poète n’est pas toujours entendu !

C’est juste ! Dans le milieu où je travaille d’ailleurs, les gens me considèrent comme fou ! Avec eux, il ne faut que parler de gains, de villas, de villas qui font fructifier les comptes en banque…

Revenons aux « Pas Cadencés », au fond, de quoi parlez-vous ?

De beaucoup de choses ! Je pars de cette marche (dont j’ai parlé plus haut) et fais allusion de temps à autre à cette lutte qu’a menée la Reine Pokou, et qui correspond à celle qu’a livrée mon groupe ethnique…
Je me réfère au passé pour mieux envisager l’avenir…

Dans ce recueil, vous écrivez :
« Puisque nous sommes des enfants déshérités la mort point n’est infortune, la mort est une délivrance »
Expliquez-vous !

Si les pauvres n’ont pas droit à une partie, ne serait-ce qu’infime, du gâteau que les « ventripotents bien heureux » se partagent à travers le monde, autant aspirer au repos éternel !

Cela m’étonne de vous, Anouma, le révolté ! Vous vous contredisez ! Renonceriez-vous au combat ?

Non, je ne renonce pas à la lutte. Comme je me suis expliqué dans mon poème « Glaive Invisible », dans
« Les Matins Blafards », il existe des moments de découragement où on a le sentiment (et c’est vrai) que l’on prêche dans le désert. Mais il faut aller de l’avant !
Si tant est que l’on meurt aussi bien dans l’inertie que dans l’action, je préfère mourir en luttant. Avant tout, qu’on le sache, nous ne luttons pas pour nous-mêmes mais pour la génération à venir.

Quelle conception avez-vous de la mort ?

Je crois en l’Au-delà… Ce serait trop facile que la vie s’arrête là, avec tout ce mal qui sévit… Il faudra bien un jour rendre justice ! Je crois à l’interférence des phénomènes et des choses, comme tout bon Africain d’ailleurs, Un exemple : chez nous, on a coutume de dire du méchant qui est souffrant qu’il est “déjà puni” !

Pourquoi, pour reparler de « Les Matins Blafards », ces gravures et lithographies insérées dans le recueil ?

J’ai dit plus haut que l’image est aussi poésie, C’est surtout par souci de complémentarité. Pour le profane qui n’arriverait pas à saisir tous les mots des poèmes, ces images seraient un phare.

Je ne vous rejoins pas dans votre démarche, car vos symboles ne sont pas si simples à décoder !

Je le savais ! Voyez-vous, en, réalité, les symboles constituent pour moi un bouclier protecteur contre les réactions ennemies… Mais je peux bien les expliquer si on me le demande…

Alors, expliquez-moi un peu quelques symboles contenus dans votre ouvrage… (Nous choisissons une image : la superstition)

Ici, nous avons un serpent, c’est le symbole du mal ; là, le glaive qui représente la méchanceté ; la femme, la procréation, le malheur. Le sacrifice purificateur que l’on fait pour aller de l’avant dans la longue marche vers la victoire est représenté par l’œuf…

Entretien mené par Hyacinthe KAKOU

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour ajouter un commentaire.